Chapitre VI
Dès qu’ils furent repartis, le laissant seul dans la cour de l’auberge, près de son camion, Dasein leva les yeux vers le ciel nocturne, perdu dans ses pensées. Le baiser de bonne nuit de Jenny – tremblant, crispé – lui chatouillait encore les lèvres. L’air sentait l’huile et les gaz d’échappement. Quelque part dans l’hôtel on entendait une musique assourdie – la radio. Le gravillon de l’allée semblait dur, tangible, sous ses semelles.
Lentement, Dasein introduisit la main droite dans sa poche, l’ouvrit et considéra la petite boule de matière dans sa paume – objet indistinct sous l’éclairage de l’enseigne en façade. Une puissante odeur de Jaspé l’entourait maintenant.
Dasein étudia l’objet : une boule compressée de pain, de jambon et de fromage, un fragment de sandwich du pique-nique.
Savaient-ils que je l’ai mis de côté ?
Il se demanda s’il allait rentrer pour se changer. Son pantalon, sa chemise, ses sous-vêtements trempés avaient séché sur lui ; ils tire-bouchonnaient et lui collaient à la peau.
Dasein sentit son esprit débattre cette décision : Se changer ou ne pas se changer : telle était la question. Mais l’objet qu’il tenait était plus urgent, toutefois. Selador. Oui, Selador devait l’avoir pour l’examiner.
Je ne pense pas clairement, se dit Dasein.
Il se sentait tiraillé entre des extrêmes, entre des décisions capitales. Ma blessure à la tête ? Mais il se fiait à la clairvoyance procurée par le Jaspé : la blessure n’était pas grave. Pourtant… la décision…
Avec un effort de concentration extrême, Dasein grimpa dans son camion. Il s’appuya contre le volant, posa la boule de pain jaspé sur le siège du passager. Il sentit une chaude humidité sous ses fesses et sortit son portefeuille de sa poche revolver : il était trempé. Il alla rejoindre le morceau de sandwich sur le siège.
Maintenant, se dit Dasein. J’y vais maintenant.
Mais il lui fallut plusieurs minutes avant de se décider à lancer le moteur et quitter le parc de stationnement pour prendre la route de Porterville. Il conduisait lentement, conscient de l’engourdissement qui entravait ses mouvements.
La route se déroulait sous le faisceau des phares : les arbres du bas-côté, la ligne jaune centrale, les rails de sécurité, les bandes de roulement. Dasein ouvrit la vitre, se pencha pour laisser le vent lui éclaircir les idées. Il avait atteint maintenant les lacets qui menaient hors de la vallée et l’engourdissement noyait son esprit sous une pesanteur mortelle.
Des phares surgirent devant lui, le croisèrent.
Masse sombre de la falaise longeant la route – lignes jaunes… zébrures du goudron sur le revêtement réparé… les étoiles dans le ciel… Enfin, le col qui s’ouvrait entre les noirs squelettes des arbres carbonisés.
Dasein sentit quelque chose le retenir, l’enjoindre de faire demi-tour et rentrer à Santaroga. Il lutta contre. Il fallait que Selador prenne possession de ce morceau de nourriture pour l’analyser. Le devoir. Les promesses. Il devait aller à Porterville.
Il sentit, tapie dans son esprit, une présence sombre et menaçante, anonyme, terrifiante. Elle l’étudiait.
Il éprouva brusquement une sensation de rupture et son esprit redevint clair. Le phénomène avait été si soudain qu’il en avait failli perdre le contrôle de son véhicule : le camion fit une embardée, traversa la ligne médiane, revint en ligne dans un hurlement de pneus.
La route, la nuit, le volant, son pied sur l’accélérateur – ces perceptions l’assaillirent, confuses et simultanées. Il appuya sur le frein, ralentit presque au pas. Toutes ses terminaisons nerveuses s’étaient mises à hurler. Sa tête était un tourbillon. Il agrippa le volant, se concentra sur la conduite. Peu à peu, ses sens s’ordonnèrent. Tremblant, il prit une profonde inspiration.
Réaction à la drogue. Faudra que j’en parle à Selador.
Porterville avait le même aspect que dans son souvenir : une morne avenue, des voitures garées près de la taverne, le lampadaire solitaire éclairant la station-service fermée.
Dasein s’arrêta le long de la cabine téléphonique. Il se rappelait les agents qui l’avaient interrogé et l’avaient pris pour un Santarogan. Une prémonition ? Il se posa la question.
Il donna à la standardiste le numéro de Selador, attendit avec impatience en pianotant contre la paroi. Une petite voix flûtée se fit entendre : « La résidence des Selador. »
Dasein s’appuya contre la cabine :
— Gilbert Dasein à l’appareil. Passez-moi le Dr Selador.
— Je suis désolé. Les Selador sont sortis pour la soirée. Puis-je prendre un message ?
— Merde ! Dasein fixa les yeux sur le téléphone. Sans raison, il se sentait furieux contre Selador. Il lui fallut un conscient effort de raisonnement pour se persuader que Selador n’avait aucun motif réel à rester pendu au téléphone. La vie suivait son cours normal, là-bas à Berkeley.
— Avez-vous un message, Monsieur ? répéta la petite voix.
— Dites-lui que Gilbert Dasein a appelé. Dites-lui que je lui envoie un paquet pour une analyse chimique.
— Un paquet pour une analyse chimique. Bien Monsieur. Ce sera tout ?
— C’est tout.
Dasein raccrocha, comme à regrets. Il se sentait soudain abandonné – seul ici, avec personne là-bas pour se soucier de savoir s’il était vivant ou mort.
Pourquoi ne pas les laisser tous tomber ? Pourquoi ne pas épouser Jenny et envoyer au diable le reste du monde ?
C’était une perspective des plus attirantes. Il pouvait se voir réintégrer la douce sécurité de la vallée. Santaroga lui faisait signe : là-bas, on était en sécurité.
Et pourtant, ce sentiment était entouré de danger : Dasein le percevait… une présence tapie dans les ténèbres extérieures. Il secoua la tête, contrarié par les tours que lui jouait son esprit. Encore ces vapeurs !
Il regagna le camion, dénicha, à l’arrière, un pot dans lequel il entreposait ses allumettes. Il les vida, enfourna les restes du sandwich, remit le couvercle, emballa le tout dans une boîte en carton qui traînait, avec un bout de papier d’emballage, attacha le paquet à l’aide d’un tronçon de ligne de pêche, et mit dessus l’adresse de Selador. Ceci fait, il écrivit une lettre d’accompagnement sur une page de son carnet, y dressa laborieusement la liste de ses réactions : l’effet de la drogue, l’accident au bord du lac et ses impressions personnelles sur le groupe… le mur qu’ils avaient dressé pour le tenir à distance… la terreur de Jenny…
Il mit tout dans la lettre.
Ses efforts pour se rappeler ces incidents avaient réveillé la douleur là où son crâne avait heurté le plat-bord du canot. Il trouva dans sa serviette une enveloppe, inscrivit l’adresse, la cacheta.
Satisfait, Dasein démarra, trouva une ruelle sombre et s’y gara. Il ferma la cabine, grimpa à l’arrière et s’allongea en attendant l’ouverture de la poste au matin.
Ils ne vont pas contrôler le courrier jusqu’ici, se dit-il.
Attendons que Selador ait les échantillons de Jaspé… et nous saurons ce que c’est.
Il ferma les yeux et ses paupières devinrent un écran où se projetaient ses fantasmes : Jenny qui se tapissait, hurlait, l’implorait. Selador qui riait. La silhouette gigantesque de Dasein, enchaîné comme Prométhée, les yeux brillants… haletant d’épuisement…
Ses yeux s’ouvrirent brusquement.
Un rêve éveillé !
Il était sur la colline – dans le virage !
Hésitant, il referma les yeux. Rien que l’obscurité… mais il y avait un bruit dans le noir : le rire de Selador.
Dasein pressa les mains contre ses oreilles. Le bruit devint un glas, lent et… lugubre. Il rouvrit les yeux. Le bruit cessa.
Il s’assit, se recula dans une encoignure, les yeux grands ouverts. Il faisait froid dans la cellule du camping-car. Et ça sentait le moisi. Il trouva son sac de couchage, s’enveloppa dedans, se rassit, les yeux toujours ouverts. Dehors on entendait des criquets. Le châssis du camion grinçait doucement.
Lentement, le sommeil le gagna. Ses paupières retombèrent, se rouvrirent.
Combien de temps faudrait-il pour que disparaissent les effets du Jaspé ? C’étaient certainement les effets d’une drogue.
Ses yeux se fermèrent.
Quelque part, dans une chambre d’écho, il entendait Jenny murmurer : « Gil, je t’aime… Gil, je t’aime… » Il s’endormit avec ce murmure.